Par Sophie et Marie
Lisbonne, 9 novembre 2016

Les jours se suivent et se ressemblent parfois un peu au websummit et ce mercredi 8 novembre a amené son lot de startups promouvant leur plateforme dans le domaine de la santé. De ce côté le constat est un peu mitigé. En effet, si celles-ci tentent de s’attaquer, et à juste titre, à l’enjeu de l’accès aux soins, la prise en compte du parcours du patient pose toujours question ! D’un côté les solutions de mise en relation avec des professions spécifiques ne résout pas le problème des aller-retours constants entre le patient, son médecin généraliste, ses multiples spécialistes et les différents services d’imagerie ou d’analyse. De l’autre, les plateformes tentant de créer le carnet de santé centralisé peinent à trouver un business model pérenne et ajoutent généralement une myriade de services à leur écosystème qui les rend un peu confuses… Ceci sans compter qu’avoir un carnet de santé centralisé, c’est bien, à condition que le patient puisse s’en emparer réellement. Sans quoi il risque de se trouver constamment ballotté entre ses référents santé (si ce n’est physiquement, du moins virtuellement), et de peiner à reconstruire une vision cohérente de ce qu’il vit.

Des initiatives spécifiques intéressantes
Quand Goozam (contraction de “Good Samaritan”) référence, pour le compte des services d’urgences, les “bons samaritains” capables et prêts à intervenir à autour d’eux lorsqu’un inconnu est en mauvaise posture, MyNurse met en relation les particuliers avec un réseau d’infirmiers, et YourMind avec des psychothérapeutes. Cette dynamique investit même le domaine pharmaceutique avec Medpick qui propose à ses utilisateurs indiens d’uploader leur prescription en ligne puis de trouver la pharmacie la plus proche pour y retirer leurs médicaments.

Hauf ou le boom annoncé du tourisme médical
Autre exemple de point d’entrée spécifique, mais en passe de devenir un des grands sujets de demain : le tourisme médical. On le sait, l’accès aux soins est un problème majeur aux États-Unis notamment où la partie la plus pauvre de la population est souvent obligée se passer de docteur. Il l’est aussi, et de plus en plus, pour les classes moyennes qui peinent à accéder à certains spécialistes surbookés aux honoraires par ailleurs prohibitifs. Selon Andrés et Juan Carlos Quezada, deux frères panaméens fondateurs de la plateforme Hauf, le tourisme médical concernerait aujourd’hui entre 2 et 3 millions de personnes dans le monde. Un chiffre qui pourrait exploser dans les prochaines années, même si nous sommes encore loin des prévisions du cabinet Deloitte qui imaginait, en 2009, que le nombre de “réfugiés médicaux” dépasserait la barre des 15 millions en 2016. En fait, tout force à croire que la relative stagnation de ces chiffres (750000 citoyens américains par an environ) est en fait imputable à l’hétérogénéité des systèmes de santé d’un pays à l’autre, et à une mise en oeuvre complexe pour les patients.

Cette complexité, les frères panaméens font partie de ceux qui veulent en venir à bout. La plateforme Hauf (actuellement en cours de développement) ambitionne de court-circuiter l’interface institutionnelle en mettant en relation directe médecins panaméens et patients du monde entier. Le concept de la plateforme, c’est simplement de permettre aux utilisateurs de prendre rendez-vous avec un médecin (un dentiste, un chirurgien esthétique…) en quelques clics. De sorte qu’il deviendrait, dans une vision cible, non seulement plus économique mais aussi plus rapide et plus simple de consulter un spécialiste étranger que de fonctionner avec le seul système médical de son pays. Si le concept n’est pas forcément nouveau (plusieurs plateformes se concentrent en effet sur ce secteur du marché), la force de Hauf repose d’abord sur une UX impeccable, qui met à profit sur les conventions de design des gros sites de réservation de type Airbnb ou Kayak. En gros, un moteur de recherche central, une interface épurée et centrée sur les actions majeures (la réservation, la localisation du cabinet du médecins etc.), pas de publicité ni de parasitage de l’interface par des informations inutiles. La seconde force de Hauf, c’est bien d’avoir imaginé un dispositif centré autour de la relation patient-médecin, à travers une mise en relation one-to-one réellement personnalisée. To be continued... 

Une plateforme holiste
Aux côtés de ces plateformes centrées sur une spécialité, d’autres tentent d’adresser le sujet de manière holiste à l’image de Healthcare x.0. La startup allemande a fait ses débuts en aidant les professionnels de santé à recruter des patients pour des tests cliniques via une solution d’intelligence artificielle. Autour de cette base, la plateforme s’est considérablement enrichie notamment avec une solution de télémédecine et de centralisation des données des patients... qui seront évidemment notifiés de tous les nouveaux traitements expérimentaux les concernant ! En parallèle Healthcare x.0 propose une gamme de services aux différents spécialistes : gestion de patientèle, consultations entre collègues, notifications sur les nouveaux protocoles et études internationales...Tout ceci en se pluggant sur les logiciels et pratiques existants afin d’éviter les doublons. Si la startup tente de se vendre comme un carnet de santé centralisé, il semblerait qu’elle s’intéresse en fait plus au marché des professionnels, mettant quelque peu de côté la question du parcours du patient. Un constat renforcé par son modèle économique payant pour les patients... à moins que ceux-ci ne consentent à laisser la “recherche scientifique” utiliser leurs données de santé !

Data et objets connectés : on est jamais mieux servi que par soi même ?
C’est d’ailleurs une tendance qui se confirme au WebSummit : l’utilisation des données au services de la santé, avec des applications assez évidentes pour la recherche et les professionnels de santé… mais pas seulement. Car si le patient n’a pas encore trouvé son Captain Train, qu’à cela ne tienne ! Il peut aussi tenter de reprendre le contrôle (ou son semblant) au travers de ses propres données.  L’application de Berkeley Life permet ainsi de monitorer la pression sanguine et le monoxyde d'azote de ses utilisateurs afin de promouvoir une meilleure santé cardiovasculaire. Et si les données sont le plus souvent communiquées au personnel soignant dans le cas de pathologies avérées, il est un domaine dans lequel les individus ne sont jamais mieux servis que par eux-même… celui du bien-être. 

Learning to sleep propose ainsi une application qui, grâce à une diversité de données récoltées via des objets connectés, offre des programmes personnalisés pour améliorer le sommeil de ses utilisateurs. FitConnect, de son côté met gratuitement à disposition de ses membres des programmes conçus par des professionnels, mélangeant conseils nutritionnels et entraînements sportifs. Bien sûr, comme c’est généralement le cas, un bon petit dashboard de suivi (km, calories…) est intégré à l’application pour motiver ces messieurs dames. Enfin on notera aussi l’application HearScreen qui permet de faire son propre diagnostic visuel et auditif.

Au Websummit donc, quand datas et objets connectés sont vendus aux professionnels, c’est pour mieux gérer le patient à distance. Et quand on les met au service des patients, c’est pour que ceux-ci reprennent le contrôle et s’autonomisent dans la gestion de leur bien-être. On a trouvé dans le pitch startup Juno Fertility un cas particulièrement révélateur et symptomatique : “Our software-based hormone test (...) makes long-term family planning possible without the need to see a doctor”.

Pour conclure (temporairement)
Prises individuellement, ces initiatives tentent chacune à leur manière d’améliorer les systèmes de santé, et de simplifier la vie des professionnels et des patients. Mais lorsqu’on les énumère et confronte les unes aux autres, on ne peut s’empêcher d’être frappé (à quelques exceptions près) par la rupture qu’elles créent entre patient et soignants. Que cela soit la télémédecine qui met en place une conversation à distance, l’auto-diagnostic rendu possible par les objets connectés, la mise en concurrence des professionnels de santé sur des plateformes, ou encore la mesure du bien-être (parfois à outrance)... tous ces exemples mettent en lumière l’absence de solutions intermédiaires s’attaquant à un problème de fond présent au coeur même de nos systèmes de santé : l’accompagnement. En effet, que cela soit sur le plan de la montée en compétence purement médicale (à laquelle tout patient est confronté, lorsqu’il faut s’approprier un nouveau vocabulaire et réinventer son style de vie), ou sur le plan psychologique du soutien et de l’accompagnement vers l’acceptation de la maladie, les patients ont besoin qu’une relation privilégiée perdure avec le soignant et les différentes instances médicales pour mieux comprendre et gérer leur maladie. Toute relation vraiment partenariale entre médecin et patients est à cette condition.

Beaucoup reste à faire et des solutions sont à imaginer qui permettraient de renouveler profondément la relation du patient avec les professionnels de santé. Un terreau fertil pour des innovations fondées sur l’empathie et le partage de connaissance. Ainsi par exemple, si la mesure de l’état de santé via la récolte de données peut avoir de nombreux effets bénéfiques notamment dans la personnalisation des traitements, il ne faut pas qu’elle servent seulement à “objectiver” la souffrance du patient, mais aussi à l’aider à s’approprier sa maladie et à participer activement à une communauté de pratique et de savoir dont il ne peut être exclu. En effet, un patient a non seulement besoin de comprendre son état, mais aussi de partager ce qui lui arrive et de se raconter. L’innovation, dans le secteur médical, passera aussi par la prise en compte de ce besoin de narration.

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