par Henri Jeantet
Lisbonne, 8 novembre 2016.

Le Web Summit a changé. Bien sûr, il fait meilleur à Lisbonne qu’à Dublin, mais au-delà de cela, il a grossi, s’est professionnalisé (sauf pour les queues) et a changé d’atmosphère.
Les stands de grandes entreprises sont plus gros, plus nombreux, les salles de conférences sont plus grosses, les invités plus corporate. Les start-up sont éparpillées, un peu au milieu du passage, comme si elles n’étaient plus au cœur du sommet. Et finalement, cela se ressent dans les discours. Comme si les augures de bulles spéculatives, la baisse des valorisations et les difficultés de quelques icônes avaient ramené la tech à la raison : parlons moins fort, nous tomberons de moins haut.

Ainsi, la journée de conférence Fintech était placé sous trois auspices prudents : le temps et le partenariat.

Le temps, que réclament les acteurs de la Blockchain, Albert Wenger (Partner chez Union Square Venture, investisseur dans et fin connaisseur de la blockchain) en tête. Technologie encore immature, difficilement scalable, et surtout dont les usages n’ont pas encore émergés. Tempérant les ardeurs qu’il avait lui-même entretenues l’an dernier, il encourage à la patience et à chercher de vraies applications aux blockchains ouvertes, plus que de se précipiter dans des blockchain privées, qui trouvent plus facilement une application, mais n’utilisent pas tout le potentiel du protocole.

Un potentiel qui se révèle quand on prend en compte la logique d’incentives construite au cœur du protocole : le bitcoin et la blockchain sont un système vertueux, parce qu’il donne des incentives forts aux participants. Cette logique de rémunération, propre au modèle ouvert, est un élément clé des applications futures, en cela qu’il permet l’alignement des intérêts entre des parties qui ne sont pas obligées de se faire confiance. Et cela change tout, puisque cela peut faire disparaître les tiers de confiance (c’est à dire les banques et autres intermédiaires financiers qui captent, selon Peter Smith, fondateur de Blockchain.info, 2% du PIB mondial).

Mais puisqu’il faudra du temps pour éliminer les banques, il faudra bien composer avec elles. Et c’est là qu’intervient le partenariat. Changement de ton chez les start-ups, qui ne s’attaquent plus frontalement aux banques en les traitant de parasites à faire disparaître (Quel revirement pour Rob Frohwein, CEO de Kabbage !), mais tentent de trouver une place dans un écosystème, qui pour les dix prochaines années, sera encore basé sur les tiers de confiance que sont les banques. Pour Yuval Tal (Fondateur de Payoneer), l’architecture du système financier va s’articuler autour de trois types d’acteurs :

  • Les banques, qui continueront à jouer leur rôle de hub, mais surtout devront jouer leur rôle de tiers de confiance en s’appuyant sur leur connaissance de la réglementation locale et du marché. Pour lui elles ont vocation à rester locale dans la nature de leur business (ou multi-locales pour les plus grosses d’entre elles), et par leurs contraintes technologiques.
  • Les acteurs qui « manipulent l’argent », comme les prêteurs (Kabbage), exchange (eToro) ou les « money movers » (comme il décrit Payoneer). BtoB ou BtoC, ce seront à terme majoritairement des nouveaux acteurs, même si certains intermédiaires historiques resteront pertinents (Visa par exemple). Ces acteurs sont globaux par essence, et permettront de dépasser les contraintes réglementaires ou techniques.

  • Les acteurs de soutien, qui ne manipulent pas l’argent, mais fournissent l’infrastructure aux deux précédents types d’acteurs : compliance, technologie, sécurité, clearing, autant d’enjeux que des nouveaux entrants vont massivement transformer.

Au regard de ce paysage, on comprend mieux la complémentarité potentielle de ces acteurs. Si l’on considère qu’il est une prédiction juste des dix prochaines années, on voit à quel point les banques se trompent de combat dans leur logique d’innovation, centrée sur les consommateurs finaux (particuliers ou entreprises), au lieu de se rendre indispensable en innovant sur leur raison d’être : le tiers de confiance.

Un rôle à forte valeur, à condition d’en révolutionner l’exercice, de s’inscrire dans une logique ouverte (un business d’API) et de travailler main dans la main avec les autres acteurs du nouvel écosystème des services financiers. Si les Fintechs ne veulent plus manger les banques, elles entendent bien s’inviter à la table, et partager le repas.

Photo : Cheeky, By Kris Kesiak, Licence CC by-NC 2.0

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