Tout semble normal ici, à Austin. Enfin si votre idée de la normalité intègre une femme de 40 ans déguisée en reine des neiges sur un cheval déguisé en licorne discutant le bout de gras avec un policier, ou un scientifique japonais vous annonçant tranquillement que votre espèce est dépassée. Si vous êtes déjà venu au South By Southwest, donc.

Pourtant, il flotte dans l’air et dans les conférences comme un parfum d’introspection. Bien sûr, la Silicon Valley va sauver le monde et l’économie mondiale, les robots sont épatants, les algorithmes sont nos amis, et la technologie va enfin nous débarrasser des médecins. Mais ça et là, au détour d’une conférence, émerge des questions éthiques qui furent longtemps taboues ici.

Ethique des interfaces, quand Neil Dawson, UX architect chez AnalogFolk, explore les techniques de persuasions cachées au sein des interfaces, qui permettent d’amener les individus à choisir de lutter contre leur propre intérêt, mais aussi les mensonges vertueux qui aident l’utilisateur. Le designer, face à cela, doit effectuer des décisions morales, qui dépassent la question de la performance : faut-il, comme le fait linkedin, transformer ses utilisateurs en spammers ? Non, car la crédibilité de l’interface fait partie de sa valeur.

Ethique des robots à la très populaire conférence du directeur du programme Google Car, Chris Urmson. Avec un questionnement fort : à quel niveau de sureté pourrons nous mettre sur les route des voitures autonomes. Et une réponse surprenante : quand elles seront plus sures que des humains au volant. Ainsi, la relativité trouve sa place chez les géants du web.

Ethique des entreprises, avec la triade Microsoft, Google et Facebook face à la question de la vie privée. Trois entreprises, trois cultures, trois vision éthique. Pour Microsoft, celle d’une grande entreprise, qui l’aborde d’un point de vue organisationnel. Pour Google, une vision purement légale, qui vise à aller toujours plus loin, et à limiter les risques. Pour Facebook, une véritable éthique : parce que l’entreprise veut amener les individus à la transparence, elle veut s’assurer qu’ils lui font confiance, et donc qu’ils comprennent ce qu’ils font. Quitte à tester les processus de consentement avec les utilisateurs. Une volonté de conviction qui passe par la confiance.

Éthique du logiciel, avec le combat d’Howie Liu, fondateur d’Airtable, qui veut redonner aux utilisateurs la possibilité de programmer sans coder. De nombreuses alternatives au codes ont été explorées, en particulier dans les années 60 et 70, mais le code s’est imposé comme la norme indépassable du programming. Et en a exclu tous ceux qui ne peuvent ou ne veulent atteindre le niveau d’abstraction requis. Par ailleurs, la quête de la simplicité et la logique d’application a amené l’informatique à se fermer à la créativité des utilisateurs. Sauf Excel, qui reste aujourd’hui le seul outil de programming qui dépasse le code, et permet à tous de construire le programme qui répond à son besoin. On n’avait jamais regardé Excel comme cela, mais cela explique sa popularité persistante. Et Liu d’appeler à dépasser le code pour remettre la technologie au service de la créativité des utilisateurs plus qu’à leur paresse.

Car le sujet est aussi là, partout, énoncé, le plus souvent sous la forme d’une image de Wall-E. L’économie à la demande génère un monde sans friction qui est un monde d’assistés dominé par ceux qui agissent et créent ces services. C’est pour cela que Steve Selzer, Experience Design Manager chez Airbnb, appelle les designer et entrepreneurs à réintroduire de la friction. Car la friction oblige à réfléchir, à s’interroger, à apprendre. La friction, c’est partager une voiture avec un inconnu, se faire livrer des ingrédients plus qu’un plat, imposer un temps de réflexion, bref, l’opposé des bonnes pratiques digitales et business. C’est à choisir notre futur plus qu’à le subir qu’il nous invite, à retrouver une exigence personnelle du faire et de la découverte.

Tous ces questionnements témoignent de la prise de conscience progressive de la nécessité d’une éthique du pouvoir. Le logiciel a mangé le monde, la technologie a gagné, le digital a pris le pouvoir. Et revoilà la question de Bill Buxton : « Now that we can do anything, what should we do ?” Une question essentielle pour dépasser la rage adolescente de l’industrie de la technologie, si sûre d’elle, si sourde au reste du monde, si absolutiste dans ses croyances et ses principes. Une rage nécessaire pour grandir contre un ancien monde, mais qui devient une force de destruction quand on est au pouvoir. Pour être à la hauteur de son pouvoir, Antigone doit devenir Créon.

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